Cuba. Ses plages de sable blanc, ses vieilles voitures américaines et ses mojitos. Sa dictature aussi. Son culte au Che, ses affiches de propagande et ses tickets de rationnement. Et son tourisme de masse.

Vous ne visiterez pas deux pays comme Cuba. Ce n’est pas le tour-operator qui parle, mais bien la sociologue. Je vous passe les merveilles naturelles (les vallées de Viñales et de Los Ingenios, et les 297 espèces d’oiseaux référencées) et culturelles (la chaleur des Latinos et leur goût prononcé pour le rhum à toute heure par exemple) qui existent assurément et donnent toute son attractivité touristique à l’île. Non, ce qui rend Cuba exceptionnelle, ce n’est pas tant ce pourquoi elle attire les touristes du monde entier, mais bien les modalités de ce tourisme elles-mêmes.

Cuba vit un apartheid touristique. Le mot « apartheid » désigne ici la situation de ségrégation entre deux populations, touristes et locaux, qui se côtoient à Cuba mais réduisent leurs interactions au minimum. Dans un régime d’apartheid, les populations n’ont pas les mêmes droits, sont séparées géographiquement les unes des autres et certains lieux ou emplois sont réservés à une seule catégorie de personnes.

Intégration au tourisme de masse

Commençons notre périple. Vous atterrissez à l’aéroport de La Havane. Non, mieux, vous atterrissez directement à l’aéroport de Varadero, qui réceptionne uniquement des vols charters en provenance du Canada. Il y a beaucoup de touristes canadiens à Cuba, il faut dire que l’hiver il y fait froid… Bref, vous allez donc d’abord à Varadero. Varadero, c’est cette presqu’île à 100 km de La Havane, à laquelle on accède grâce à un péage, pour ne laisser rentrer aucun Cubain à l’exception de ceux qui travaillent ici et là en tant que réceptionniste, femme de chambre ou animateur de la Disco, dans les resorts bourrés de Canadiens gras et ignares. Comprenez-moi bien, je n’ai rien contre les Canadiens, mais ceux que j’ai rencontrés m’ont soutenu avec conviction que j’allais me faire tuer si je sortais de l’hôtel, « because people are poor here, they’re really poor ».

Vous verrez dans ces complexes all inclusive des Occidentaux dans leurs cages dorées, irrespectueux du personnel car perpétuellement imbibés d’alcool. Vous leur proposerez une sortie dans le centre-ville aseptisé de Varadero, pour aller faire un tour sur le marché artisanal dans lequel on vend, entre autres, l’éternel petit tabouret en cuir à l’effigie du Che, de la marque cubaine Havana Club ou de… Dora l’Exploratrice. Ici aussi, dans un pays pourtant touché par l’embargo depuis soixante ans, l’américanisation a fait son chemin pour rappeler aux visiteurs que malgré tout, ils sont encore un peu chez eux.

Immersion locale

Vous aurez alors vu le pire du tourisme à Cuba, ou du moins, ce qui en est le plus flagrant. Vous quitterez Varadero, avec le profond sentiment d’être « mieux qu’eux ». Vous êtes des voyageurs, et non des touristes, n’est-ce-pas ? Vous voulez voir le vrai Cuba, rencontrer la population locale, manger du riz aux haricots rouges, assis sur le perron, en regardant se succéder le flot continuel des Cubains affairés sur la chaussée pavée. Faire l’expérience de la vie sur place, comme vous avez pu le faire en prenant deux fois le Shinkansen à Tokyo en une journée, ou en faisant la vaisselle à l’eau du puits au Cameroun. C’est malheureusement impossible à Cuba.

Vous vous déplacerez, jusqu’à Trinidad surement, jusqu’à Santiago de Cuba peut-être. Vous dormirez chez l’habitant grâce à l’ingénieux système des casas particulares, goûterez les mets locaux et suivrez Miguel, votre guide à cheval dans les plaines de Santa Clara. Mais, à moins d’étudier en profondeur le système économique et touristique cubain, vous ne percevrez pas la mascarade.

Le système social cubain est unique au monde et constitue un véritable modèle en matière de santé et d’éducation pour de nombreux pays en voie de développement. Mais assurer une éducation et des soins gratuits pour tous coûte cher, très cher. Jusqu’en 1990, l’URSS amie soutenait le modèle cubain, au travers de tarifs commerciaux avantageux et d’aides directes au développement. Avec l’effondrement du Bloc soviétique, Cuba a perdu tous ses alliés économiques et a dû faire face à la plus grave crise de son Histoire, perdant 40% de son PIB en trois ans. Le régime castriste s’est finalement tourné vers le tourisme, honni depuis la Révolution car symbole de l’impérialisme américain, pour perpétuer son modèle social. Mais peut-on simplement ouvrir une dictature sur l’extérieur sans risquer de faire vaciller son pouvoir… ?

Soudaine prise de conscience

Reprenons, donc. Grâce aux timides réformes libérales engagées par le régime pour relever l’économie, vous avez pu dormir chez une femme cubaine, qui paye toutefois une taxe importante pour vous accueillir et vous servir un repas le cas échéant. Note à ceux qui prévoiraient un voyage prochain à Cuba : votre hôte reverse un impôt si elle propose le repas à ses invités, et ce qu’elle le serve ou non ; alors, soyez généreux, dinez chez elle. Vous avez fait escale lors d’un trajet en bus dans une cafétéria au bord de la route, et avez payé votre hamburger jambon-fromage (si, si) l’équivalent de cinq dollars. Une pensée vous a peut-être traversé l’esprit : Cinq dollars pour un sandwich, c’est beaucoup dans un pays où le salaire mensuel moyen est de 25 dollars.

En fait, à bien y regarder, vous vous rendez compte qu’il n’y a pas un Cubain autour de vous dans cette cafétéria. Et vous vous souvenez du restaurant dans le centre de La Havane quelques jours plus tôt ; il n’y avait que des Occidentaux attablés. Même dans votre casa particular, à Trinidad, votre hôte vous a servi un repas qu’elle n’a pas partagé. Une image vous revient : celle de la queue pour accéder au distributeur de billets. Cette longue queue qu’un vigile vous a sommé de doubler : on ne fait pas attendre un touriste.

Le distributeur de billets. Votre carte bancaire étrangère ne vous a permis de retirer que des pesos convertibles, ces fameux CUC qui seuls permettent de voyager et de consommer des produits importés. Votre voisin, un Cubain, a retiré une autre monnaie. Cette monnaie, c’est le peso cubain, qui vaut 25 fois moins que le CUC, indexé sur le dollar. L’économie cubaine est en fait, depuis l’ouverture du pays au tourisme, fondée sur la dualité : deux monnaies, deux catégories de commerces, deux mondes. Aux touristes les jarrets d’agneau marinés des restaurants huppés ; aux Cubains les tickets de rationnement, la pénurie alimentaire et, disons-le, la faim. Différents hébergements, différents snacks, différentes boites de nuit : les locaux, rémunérés pour la majorité en pesos cubains, n’ont pas les moyens financiers de fréquenter les établissements pour touristes. La ségrégation légale, qui interdisait aux Cubains de réserver une nuit dans une chambre d’hôtel international, n’existe plus depuis quelques mois ; elle est désormais devenue une ségrégation de fait, engendrée par des écarts démesurés de pouvoir d’achat.

A cette barrière monétaire s’ajoutent bien sur des torts inhérents au tourisme international, qui ne sont pas le propre de Cuba mais qui contribuent à élever un mur infranchissable entre voyageurs et locaux. Parmi eux le désintérêt des touristes venus chercher le soleil, la relation faussée par l’argent qui fait des touristes des « vaches à lait » et la peur des autorités dans une société policière où tout se sait. A Cuba, où les comités de quartier sévissent pour dénoncer un voisin infidèle au régime, nouer une amitié avec un étranger d’un pays non-frère est risqué car fortement répréhensible.


Résignation

Je ne cherche aucunement à vous décourager de vous rendre à Cuba. Je ne porte pas même de jugement sur le flot incessant de touristes qui envahissent l’île et se laissent imaginer qu’ils ont « vécu » la vie à la cubaine. J’ai été de ceux-là ; j’ai finalement accepté ma condition. Je croyais, avant la rédaction de mon mémoire, qu’un tourisme responsable était bénéfique au pays récepteur. J’ai désormais admis que nous autres jeunes globe-trotters n’allions pas établir la démocratie à Cuba ; tout au plus pourrions-nous contribuer financièrement à perpétuer un modèle social unique et envié par tous. J’avais des idéaux de voyageuse. J’ai appris à Cuba qu’il fallait parfois savoir les réduire.

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